Cergy : dans une France à +4 °C, peut-on encore décider comme avant ?

« La fin de l'abondance. »

Peu de formules présidentielles auront autant marqué le débat public. En août 2022, au lendemain d'un été marqué par la sécheresse, les incendies et la crise énergétique, Emmanuel Macron affirmait que l'eau, l'énergie et de nombreuses ressources ne pouvaient plus être considérées comme illimitées. 

Le message était clair : nous entrions dans une époque où il faudrait apprendre à arbitrer.

Derrière la formule, l'enjeu n'était pas seulement de consommer moins. Il s'agissait de reconnaître que les sociétés contemporaines allaient devoir débattre collectivement de l'usage de ressources devenues plus rares et plus précieuses : l'eau, les sols, les matériaux, l'énergie, mais aussi la capacité de l'atmosphère à absorber nos émissions. La sobriété n'est pas seulement une affaire de comportements individuels. C'est une méthode de décision collective. 

Quatre ans plus tard, l'annonce d'un gigantesque complexe de loisirs à Cergy-Pontoise constitue un test grandeur nature de cette ambition.  

Présenté lors de la visite officielle en France du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman, le projet porté par Qiddiya prévoit plusieurs parcs à thème, des hôtels et des équipements touristiques sur le site de l'ancien parc Mirapolis. Ses promoteurs annoncent six milliards d'euros d'investissements et 22 000 emplois.  

Ces chiffres méritent d'être examinés avec rigueur. Mais la véritable question n'est pas seulement celle du coût. La sobriété nous oblige à nous interroger sur la pertinence de nos choix : les ressources engagées aujourd'hui constituent-elles le meilleur investissement possible pour répondre durablement aux besoins des habitants de Cergy ?  

L'annonce intervient au sortir d'un nouvel été marqué par des records de chaleur, des sécheresses, des incendies et des décès liés aux vagues de chaleur. Dans le même temps, les pouvoirs publics rappellent que la France doit préparer ses territoires à un réchauffement pouvant atteindre +4 °C d'ici la fin du siècle, réduire ses émissions et renforcer sa résilience face aux chocs climatiques.  

Dans ce contexte, le débat ne porte pas uniquement sur un parc de loisirs. Il porte également sur les acteurs qui le financent et sur le modèle de développement qu'ils incarnent. Qiddiya est une filiale du Public Investment Fund saoudien, le puissant fonds souverain du royaume. Celui-ci est largement alimenté par les revenus tirés de l'exploitation des hydrocarbures.  

Les investissements ne sont jamais neutres. Ils reflètent une vision du futur. Or ce projet s'inscrit dans une stratégie économique dont la rentabilité repose sur la croissance du tourisme de masse, de la consommation et des flux de déplacement. La question n'est donc pas seulement ce qui sera construit à Cergy. Elle est aussi de savoir quel modèle de développement nous choisissons d'encourager à l'heure où la contrainte climatique devient structurante.  

Pour autant, le cœur du problème demeure ailleurs.  

Pendant des décennies, les grands projets ont été évalués principalement à partir de deux critères : l'investissement et l'emploi. Combien cela coûte-t-il ? Combien cela rapporte-t-il ? Combien d'emplois cela crée-t-il ?  

Ces questions restent nécessaires. Elles ne sont plus suffisantes.   Dans une France confrontée à des canicules plus fréquentes, à des tensions croissantes sur l'eau et à l'obligation de réduire rapidement ses émissions, toute décision majeure devrait désormais commencer par une autre série de questions : combien de terres ce projet mobilise-t-il ? Quelle quantité d'eau nécessitera-t-il ? Quels flux de transport induira-t-il ? Quelle consommation énergétique entraînera-t-il ? À quels autres usages renonce-t-on en lui consacrant ces ressources ?  

Or ces interrogations arrivent souvent après l'annonce politique, lorsqu'elles ne sont pas complètement absentes du débat.  

Le cas de Cergy est révélateur. Les bénéfices économiques potentiels sont abondamment commentés. Les arbitrages qu'il implique beaucoup moins. Pourtant, consacrer plusieurs dizaines d'hectares à une activité donnée n'est jamais un choix neutre. Chaque hectare mobilisé pour un usage ne pourra l'être pour un autre.  

Cela ne signifie pas qu'un projet de loisirs serait nécessairement incompatible avec les objectifs climatiques. Cela signifie simplement qu'il devrait être comparé explicitement à d'autres options possibles. Sur un territoire de plus en plus exposé aux fortes chaleurs, les mêmes surfaces pourraient accueillir davantage de nature pour réduire les îlots de chaleur, des logements adaptés au climat futur, des équipements publics ou des infrastructures répondant à des besoins quotidiens des habitants de Cergy.  

La question n'est pas de savoir quelle option l'emporte. La question est de savoir si cette comparaison est réellement effectuée. Car la sobriété implique un renversement du raisonnement habituel. Elle exige que les arbitrages soient débattus avant les annonces et non après. Elle suppose que l'on discute publiquement des usages prioritaires avant de verrouiller durablement l'affectation des ressources.  

La réutilisation d'une friche abandonnée depuis des décennies constitue sans doute l'argument le plus solide en faveur du projet. Cet atout mérite d'être reconnu. Mais il ne dispense ni d'une évaluation rigoureuse des impacts à long terme ni d'une délibération collective sur les alternatives envisageables.  

Au fond, le projet de Cergy-Pontoise dépasse largement la question d'un parc à thème. Il révèle le décalage persistant entre le diagnostic climatique que la France a officiellement adopté et les critères qui continuent souvent de guider ses choix d'investissement.  

Si la « fin de l'abondance » signifie réellement quelque chose, alors la première question à poser devant un projet de cette ampleur ne devrait plus être : combien rapportera-t-il ? Elle devrait être : répond-il durablement aux besoins des habitants de Cergy ?  

Car c'est précisément là que se joue la véritable transition. Non dans notre capacité à multiplier les investissements, mais dans notre capacité à distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est simplement rentable.  

Dans une France à +4 °C, la question centrale n'est plus seulement ce que nous pouvons construire. Elle est ce que nous choisissons collectivement de construire, et pour qui.