La France affronte simultanément quatre crises : celle du logement, de la mobilité, du pouvoir d'achat et du climat. Pourtant, nous persistons à les traiter séparément. Les politiques du logement construisent. Les politiques de transport déplacent. Les politiques sociales compensent. Les politiques climatiques réduisent les émissions. Cette organisation administrative a sa logique. Mais les citoyens ne vivent pas dans des ministères. Ils vivent dans des territoires.
Pour un ménage, le coût réel du logement ne se résume ni au loyer ni au remboursement du crédit. Il comprend aussi la facture énergétique, le carburant, l'entretien du véhicule et le temps consacré aux déplacements quotidiens (external link). Un logement peut sembler abordable sur le papier et devenir hors de prix une fois additionnés les kilomètres imposés par son éloignement. C'est l'angle mort de nos politiques publiques.
Pendant des décennies, nous avons répondu à la hausse des prix immobiliers dans les zones attractives en éloignant progressivement les habitants, notamment les plus modestes. Lorsque les centres-villes devenaient inaccessibles, les ménages étaient repoussés vers des territoires toujours plus éloignés des emplois et des services. Pour compenser, nous avons investi dans les infrastructures routières et encouragé la mobilité. Ce modèle reposait sur une condition implicite : une énergie abondante et peu coûteuse. Cette condition a disparu.
Le mouvement des Gilets jaunes (external link)en a révélé toute la fragilité de ce modèle. Derrière le rejet de la taxe carbone se cachait une réalité plus profonde : des millions de Français étaient devenus dépendants de leur voiture pour travailler, se soigner, faire leurs courses ou accompagner leurs enfants. Dans de nombreux territoires, l'automobile n'était plus un choix mais une obligation. Cette dépendance n'est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat de décennies de politiques d'aménagement qui ont dissocié les questions de logement et de mobilité. Or cette séparation produit aujourd'hui une situation paradoxale.
La France dispose déjà de centaines de milliers de logements vacants situés à proximité des bassins d'emploi, des transports collectifs et des services publics. Ces logements bénéficient d'infrastructures que la collectivité a déjà financées. Pourtant, ils restent inoccupés tandis que de nouveaux programmes immobiliers sont construits ailleurs. Nous continuons ainsi à bâtir du neuf tout en laissant vide une partie du parc déjà connecté aux emplois, aux écoles, aux commerces et aux réseaux de transport.
C'est une aberration économique. C'est un non-sens écologique. C'est avant tout une injustice sociale.
Car lorsqu'un logement bien situé reste vacant, ce n'est pas seulement un logement qui manque. C'est souvent un ménage qui devra s'installer plus loin, parcourir davantage de kilomètres et consacrer une part croissante de son revenu à l'énergie et aux transports. La mobilité est donc aussi une question de logement.
Cette interdépendance deviendra encore plus visible avec l'entrée en vigueur du système européen ETS2 (external link), qui intégrera à partir de 2027 les émissions liées aux bâtiments et au transport routier. Pour la première fois, l'Europe traite explicitement chauffage et carburants comme les deux faces d'un même défi climatique. Le contraste est saisissant. Alors que les politiques publiques continuent de séparer logement et mobilité, la facture des ménages, elle, les réunit déjà.
Les plus exposés seront ceux qui cumulent toutes les vulnérabilités : logements énergivores, éloignement des emplois et dépendance à l'automobile. Ils devront supporter simultanément l'augmentation du coût du chauffage et celui des déplacements. Dans ces conditions, la transition écologique risque d'être perçue comme une sanction plutôt que comme un projet collectif. Les aides financières prévues ne suffiront pas à corriger cette vulnérabilité structurelle. Il faut agir sur ses causes.
Cela suppose de penser ensemble logement, mobilité, cohésion sociale et climat.
Remettre sur le marché un logement vacant bien localisé n'est pas seulement une politique du logement. C'est une politique de mobilité, parce qu'elle rapproche les habitants des emplois et des services. C'est une politique climatique, parce qu'elle limite l'artificialisation des sols et réduit les déplacements contraints. C'est une politique sociale, parce qu'elle diminue l'exposition des ménages aux chocs énergétiques. Rarement une même action publique permet de répondre simultanément à autant d'objectifs.
À l'inverse, construire des logements dans des territoires où chaque déplacement exige une voiture revient à fabriquer aujourd'hui les vulnérabilités que les politiques sociales et climatiques devront tenter de réparer demain. Nous avons trop longtemps considéré le logement, les transports et le climat comme des sujets distincts. Cette séparation n'est plus tenable. Le logement le plus durable est souvent celui qui existe déjà. Le trajet le plus écologique est souvent celui que l'on n'a pas besoin d'effectuer. La politique sociale la plus efficace est souvent celle qui réduit les dépenses contraintes avant même d'avoir à les compenser.
La transition écologique ne réussira pas par l'addition de politiques sectorielles. Elle réussira lorsque nous comprendrons qu'habiter, se déplacer et vivre dignement relèvent d'une seule et même réalité.
Car, au fond, la meilleure ligne de transport n'est pas toujours un train, un tramway ou une autoroute.
C'est parfois un logement vacant que l'on remet enfin en service.