Marine GIRARD
Author
par Marine Girard
2026-10-27
Prenez un problème colossal : la crise européenne de l’accès au logement abordable. Mobilisez pour le résoudre une armée d’experts : ingénieurs, consultants en transition écologique, architectes, urbanistes, fédérations de bailleurs, industriels. Multipliez les formats pour approcher le réel au plus près : groupes de travail, auditions d’experts, ateliers thématiques, rapports, notes. Portez le tout à ébullition.
Vous obtiendrez mille et une mesures pour remettre des mètres carrés sur le marché, avec une attention particulière donnée aux surfaces vacantes (non-sens économique et écologique). Sur le papier, la démarche est nécessaire, les solutions désirables.
Mais répond-t-on vraiment à l’enjeu d’abordabilité ?
Resituons le sujet. Près de 37 millions d’Européens, soit environ 8 % de la population, consacrent 40 % ou plus de leurs revenus à se loger. En France, il manquerait 500 000 logements par an selon différentes estimations. Quant au parc existant, pensé pour les besoins d’hier, il répond de moins en moins aux réalités démographiques d’aujourd’hui et de demain. La crise touche désormais l’habitabilité même des logements : cet été, des habitants ont vécu dans de véritables « bouilloires thermiques », où le thermomètre a dépassé les 40 °C. Et malgré tout cela, le secteur du bâtiment doit parvenir à la neutralité carbone.
L’abordabilité est une sacrée équation dont l’Europe se saisit pour la première fois. Ses solutions ? Simplification des procédures, innovation, digitalisation, formation des professionnels, régulation des locations courte durée. Le Plan Européeen pour le Logement Abordable interprète avant tout la crise de l’abordabilité comme un problème d’offre et d’investissement. Pourtant, l’étude d’impact de la Commission Européenne peine à établir un lien entre le nombre de mètres carrés construits et l’abordabilité du logement. Alors pourquoi s’obstiner à poser le problème sous cet angle ?
Pour comprendre, il faut détricoter les processus de consultations qui mènent aux recommandations. Qui est invité ? Qui pose les questions ? Comment sont-elles formulées ? Selon quelles modalités ? Quels intérêts représentent les acteurs interrogés ?
Avant même que les discussions ne commencent, il est souvent possible d’anticiper l’essentiel des recommandations en observant simplement la composition de la salle.
Car on y retrouve toujours le même schéma : un problème social posé comme un problème technique, confié à des experts techniques, qui produisent des réponses techniques. Ce n’est pas un hasard. Lorsque ceux dont le métier est de construire ou de rénover formulent le diagnostic, le logement devient presque mécaniquement un problème de construction. Lorsque ceux dont le métier est d’investir imaginent des solutions, il devient un problème d’investissement. Et lorsque les intérêts économiques des acteurs consultés sont directement liés à l’industrie concernée, leurs recommandations ne peuvent être totalement neutres. Il ne s’agit pas de remettre en cause leurs compétences. Mais leur expérience ne donne accès qu’à une partie de la réalité d’un enjeu complexe, qui relève de l’intérêt général.
Ce que révèlent ces consultations, c’est d’abord un défaut de méthode. Et derrière lui se dessine une certaine conception de l’action publique : un enjeu de société réduit à un problème de marché, de réhabilitation ou de construction. Et la justice sociale dans tout ça ?
Le logement est bien plus qu’une affaire de mètres carrés ou de performance énergétique et d’objectifs écologiques. C’est une condition de subsistance dont dépendent presque tous les autres besoins fondamentaux : le cadre de vie, le lien social, l’accès à l’emploi, l’accès à la nature, l’intimité, la possibilité d’étudier.
Or la seule expertise technique ne permet pas de poser des questions pourtant essentielles : Quel est l’indicateur de succès ? L’accès à un toit ? À un toit abordable ? À un habitat adapté à ses besoins, par sa taille comme par son emplacement, et à un prix abordable ? Et d’ailleurs, à partir de quel niveau de dépenses un logement cesse-t-il d’être abordable ?
Comment faire autrement ?
Première étape : rééquilibrer les panels, en mélangeant systématiquement les profils, quelle que soit la question traitée. Les sciences sociales, dont des décennies de recherche éclairent les enjeux de l’habitat, doivent y trouver une vraie place. Il en va de même pour les bailleurs sociaux, les collectivités locales, les services sociaux et les associations de locataires et les organisations de lutte contre le mal-logement.
Ce décloisonnement des savoirs, tout comme une plus grande transparence sur la manière dont les avis des uns et des autres sont retenus ou écartés, n’a rien d’optionnel.
Les grands absents.
Mais le problème structurant est ailleurs. Nous parlons au nom des Européens sans véritablement les associer.
Certes, Bruxelles a recueilli plus de 13 000 réponses à la consultation publique sur son plan pour le logement abordable. Mais quel est le profil des particuliers répondants ? Peu représentatifs : majoritairement diplômés, propriétaires et peu en difficulté face au coût du logement. Ainsi 57 % d’entre eux consacrent moins de 30 % de leurs revenus à se loger.
Or, il ne peut y avoir de justice sans parité de participation. La question de savoir qui participe à l’élaboration des politiques publiques doit elle-même être débattue.
On associe parfois de futurs résidents à certains choix d'aménagement, mais le plus souvent lorsque l'essentiel a déjà été décidé. Pourtant, leurs expériences, dans toute leur diversité, pourraient éclairer la fabrique même des politiques publiques.
On objectera que le sujet est trop technique et que la concertation, à cette échelle, serait ingérable. Mais, le logement relève avant tout des États membres et les politiques qui le concernent se déploient à l’échelle locale, là où la concertation et la participation citoyenne sont non seulement possibles, mais déjà pratiquées dans de nombreux territoires.
À l’Europe d’en faire une exigence plutôt qu’une simple option.
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